La gratuité scolaire : un antidote à l’élitisme
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le 28 Oct, 2016

Il y a quelque chose qui se passe sur les campus canadiens. N’étant plus satisfaits avec les réformes fragmentaires, les étudiantes et étudiants misent maintenant sur le gros lot de l’élimination des frais de scolarité. La demande pour la gratuité scolaire, qui s’est amplifiée de plus en plus dans les endroits comme l’Afrique du Sud, le Royaume-Uni et les États-Unis, résonne maintenant au Canada.

Le 2 novembre, des étudiantes et étudiants allant de Victoria jusqu’à St. John’s iront à la rue pour la Journée d’action nationale de la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants pour demander l’éducation postsecondaire sans frais de scolarité. Pourquoi la gratuité scolaire? Nous reculons comme des somnambules vers un temps où nos établissements d’enseignement postsecondaire étaient des lieux fermés, réservés aux enfants de l’élite, et nous avons besoin de faire des changements importants.

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Comment est-on arrivé ici?

 

Depuis qu’on a fondé les premières universités dans ce qui est devenu le Canada, celles-ci ont servi d’établissements de formation pour l’élite. À l’origine, les universités avaient été mises en place pour former la noblesse et les membres du clergé mais, après la Confédération, elles ont été réorientées en vue de faciliter l’expansion industrielle. Les magnats d’entreprise, tels que le géant de l’acier écossais-américain Andrew Carnegie, ont établi des écoles et des programmes pour donner aux étudiantes et étudiants les outils dont ils et elles avaient besoin pour gérer le capitalisme canadien.

Une transformation profonde a commencé à avoir lieu lorsque les vétérans de la Deuxième Guerre mondiale sont revenus au pays. Afin de les remercier pour leur service, le gouvernement fédéral a offert la gratuité scolaire aux vétérans, l’équivalent canadien du fameux « GI Bill ». Les portes des établissements d’enseignement, qui étaient autrefois exclusionnaires, furent grande ouvertes une fois que les soldats retournant au pays ont ouvert la voie à une vague de nouvelles étudiantes et nouveaux étudiants, dont une grande partie étaient des femmes de la classe ouvrière, qui se sont inscrites par milliers.

Durant cette période d’expansion massive, il semblait que nous étions inexorablement en train de nous diriger vers un système d’éducation postsecondaire complètement universel. Au début des années 1970, le financement public représentait 90 pour cent des budgets universitaires, et les frais de scolarité étaient minimes (une étudiante ou un étudiant à York University payait 560 $ en 1970-1971). Bien que ces avancements furent peu à peu érodés par l’approche de « l’argent est roi » qui a infecté les politiques gouvernementales durant la fin des années 1970 et des années 1980, 80 pour cent du revenu des établissements d’enseignement postsecondaire provenait quand même de sources gouvernementales au début des années 1990.

En 1995, le ministre des finances Paul Martin a déposé un budget qui a eu de graves conséquences pour l’éducation postsecondaire. D’un coup dévastateur, on a réduit les dépenses sociales de 25 milliards $, soit la plus grande coupure de l’histoire canadienne. Martin lui-même s’est vanté que cette compression de 40 pour cent représentait le plus petit montant dépensé en programmes par rapport à l’ampleur de l’économie depuis 1951.

Qui perd? Qui gagne?

Les retombées de ces réductions en dépenses draconiennes nous ont mené à la crise actuelle du secteur de l’éducation postsecondaire. Le financement public accordé aux universités et aux collèges représente actuellement moins de la moitié de leur budget de fonctionnement. La somme des prêts étudiants que les étudiantes et étudiants doivent aux gouvernements provinciaux et fédéral atteint maintenant 28 milliards $. Les frais de scolarité moyens, qui étaient de 1 706 $ en 1992, ont grimpé à 6 373 $, devançant de loin les autres coûts étudiants, incluant l’épicerie, les frais de transport et le loyer. Le plus scandaleux est que les banques alimentaires sur les campus, qui n’existaient pas au Canada avant 1991, sont maintenant utilisées par les étudiantes et étudiants sur presque tous les campus.

Un messager surprenant a fait un rappel à l’ordre au printemps dernier à propos de la transition graduelle à un système d’éducation supérieure accessible seulement à quelques personnes, et non à tout le monde. Dans un rapport publié en mai 2016 analysant les dépenses publiques fédérales allouées à l’éducation postsecondaire, le directeur parlementaire du budget a révélé que 60 pour cent des étudiantes et étudiants à l’université proviennent des 40 pour cent les plus riches au Canada. Les programmes professionnels, qui coûtent plus chers à cause des frais différentiels, sont encore plus exclusifs. Étant donné que les frais de scolarité pour les écoles de dentisterie atteignent maintenant 21 000 $, que ceux pour la médecine sont de 14 000 $ et qu’on paie 11 000 $ par année pour étudier le droit, il n’est pas surprenant que ces carrières deviennent quasiment inaccessibles pour les gens qui proviennent de la classe ouvrière.

Mais ce n’est pas tout le monde qui est lésé par le système actuel. Tandis que les étudiantes et étudiants endossent les frais de scolarité qui grimpent et les dettes insurmontables, les administratrices et administrateurs des échelons supérieurs s’accordent des salaires démesurés. En 2016, le président de l’University of Calgary a gagné un salaire de 943 000 $, presque trois fois plus que celui du premier ministre fédéral. Les banques privées profitent des lignes de crédit qu’elles donnent aux étudiantes et étudiants qui sont laissés de côté dans notre système d’aide financière aux études disparate, et profitent aussi des subventions gouvernementales pour les REEE.

La lutte pour l’éducation sans frais de scolarité nous place sur une trajectoire de collision avec les intérêts puissants qui ont tiré d’énormes profits du fait que le coût de l’éducation est de plus en plus transféré aux étudiantes et étudiants.

Aller de l’avant

Après des années de négligence, il est temps de faire des changements dramatiques à la façon dont nous finançons l’éducation postsecondaire en renouvelant le financement provincial et fédéral pour éliminer les frais de scolarité. Comment peut-on se le permettre? On devrait plutôt se demander comment on peut se permettre d’endetter une génération entière de jeunes et leur offrir une qualité de vie moindre à celle de leurs parents. Considérant que les plus grandes entreprises au Canada ont plus de 600 miliards $ d’accumulés dans leurs réserves et que des milliards de dollars sont perdus à chaque année à travers les stratagèmes d’évasion fiscale, on peut facilement trouver les 10,2 milliards $ nécessaires pour financer la gratuité scolaire.

L’augmentation du coût de l’éducation et la dépendance sur les frais de scolarité pour financer l’éducation contreviennent au contrat social que les travailleuses et travailleurs ont si difficilement gagné après la Deuxième Guerre mondiale. Un contrat social qui signifiait que pour la première fois dans l’histoire du Canada, les enfants de ceux et celles qui travaillent dans les mines, dans l’industrie de l’acier, dans l’exploitation forestière et en menuiserie auraient les mêmes opportunités de poursuivre des études supérieures que les enfants de ceux et celles qui travaillaient sur Bay Street.

Lors du 2 novembre, nous luttons pour rétablir ce contrat social pour les enfants des vendeuses et vendeurs, femmes et hommes de ménage, serveuses et serveurs et chauffeuses et chauffeurs de taxi qui ne peuvent pas atteindre leur plein potentiel à cause du statu quo élitiste. Nous luttons pour défendre l’idée que sa volonté d’apprendre, et non sa capacité de payer, devrait être le principe qui gouverne notre système d’éducation postsecondaire. Nous espérons que vous serez des nôtres.

Peyton Veitch est présentement le trésorier national de la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants.

À propos de Peyton Veitch

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