Il est temps pour le Canada d’adopter la gratuité scolaire
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le 19 Oct, 2016

Par Bilan Arte

Depuis que je suis étudiante, j’ai entendu les experts, les politiciennes et politiciens et même quelques camarades de classe me dire que la « gratuité scolaire » est une mauvaise idée.

On m’a dit que la gratuité scolaire n’est « pas correcte » ou ne favorise que « l’intérêt personnel » de certains. Pourquoi? Parce que ceux et celles qui peuvent aller à l’université et au collège sont déjà privilégiés. Pourquoi notre société devrait-elle subventionner leurs études?

Je n’ai jamais compris cet argument, mais c’est peut-être à cause de mon propre parcours. Mes parents sont des réfugiés provenant de la Somalie, et je suis une étudiante universitaire de première génération au Canada.

Après avoir terminé l’école secondaire, je me suis débarrassée des lettres d'acceptation des universités auxquelles j’avais appliqué. J’ai débuté un emploi d’été à temps plein et j’ai pris en charge le rôle de principale source de revenu pour notre famille. Je m’étais résignée au fait que je ne pourrais jamais me permettre de poursuivre des études postsecondaires, même avec des prêts publics.

Un an plus tard, j’ai reçu une bourse complète à l’université du Manitoba et toute ma famille a déménagé dans une nouvelle ville pour que je puisse y aller. Même avec cette bourse, j’ai travaillé pendant que j’étais à l’école parce que les bourses ne couvrent que les frais de scolarité. Pour payer les comptes, je travaillais à temps plein tout en ayant une charge de cours complète et en gardant de bonnes notes afin de maintenir ma bourse.

J’ai passé plusieurs jours sans déjeuner ou dîner parce que le budget de ma famille était trop limité. Mon expérience à l’université ne me semblait pas « privilégiée ».

Bien entendu, ceux et celles qui s’opposent à la gratuité scolaire considéreraient sûrement que je suis parmi les « pauvres méritants ». Les étudiantes et étudiants comme moi méritent de recevoir de l’aide financière, diront-ils, alors que ceux et celles qui ont les moyens de payer plus devraient le faire. Dans mon cas, à leur avis, le système d’éducation postsecondaire public devrait financer mes études. Mais ce ne fut pas le cas.

Voici le problème : les frais de scolarité vont toujours empêcher les étudiantes et étudiants qui ne peuvent pas les payer d’aller aux études. Contrairement à notre système d’impôt progressif, les frais de scolarité fonctionnent en tant qu’impôt forfaitaire pour les individus et les familles et n’est contrebalancé que par un fouillis de programmes d’aide financière octroyée en fonction des moyens. Cette approche ne répond pas aux besoins réels des étudiantes et étudiants, même lorsque – comme en Ontario et au Nouveau-Brunswick – on dit qu’il s’agit de la « gratuité scolaire » pour les « familles éligibles ».

Entretemps, la dette étudiante n’a jamais été aussi haute et les frais de scolarité de plusieurs programmes ont été augmentés considérablement pour compenser le manque de financement public. Ceci nuit particulièrement aux étudiantes et étudiants provenant de populations marginalisées—les étudiantes et étudiants autochtones, racisés, internationaux, qui ont un handicap, ou queer et trans, -- qui font face à des défis uniques.

Les solutions d’aide financière pour les « pauvres méritants » ne sont pas assez pour eux et elles, et pour toutes les étudiantes et tous les étudiants, parce que nous avons un plus grand problème relié à ceux et celles qui sont bien connectés au système. Laissez-moi m’expliquer.

Les frais de scolarité élevés actuels proviennent des compressions budgétaires des années 1980s et 1990s. Les politiciennes et politiciens ont prôné les réductions d’impôt, qui ont mené aux compressions budgétaires, et le résultat fut moins d’argent pour les services publics. Les administrations des campus ont ensuite poussé pour obtenir des frais de scolarité plus élevés en réponse aux compressions budgétaires du gouvernement. En 2015, les revenus provenant des frais de scolarité avaient triplé dans le secteur postsecondaire, alors que les dépenses publiques fédérales sont à leur plus bas niveau depuis 1946.

Les grands gagnants de ce système furent les sociétés pour lesquelles les taux d’imposition ont été fendus en deux par l’année 2015, ainsi que le 1 pour cent le plus riche qui paie aujourd’hui moins d’impôts (selon le nombre de gens) que le 10 pour cent le plus pauvre. L’engouement du Canada envers les réductions d’impôt a nui aux services publics, mais certains en ont tiré de gros profits.

Plus de 680 milliards $ –montant qui dépasse la dette nationale du Canada – dorment dans les coffres des sociétés canadiennes, et ce nombre est basé seulement sur ce qui est déclaré publiquement aux actionnaires. Les divulgations entourant les « Panama Papers » révèlent aussi qu’on pourrait perdre jusqu’à 8 milliards $ en impôts fédéraux à chaque année.

Cet argent pourrait être alloué à éliminer les frais de scolarité, financer des services publics forts, respecter nos promesses issues de traité faites aux Premières Nations, ou créer les emplois verts de l’avenir. Mais cet argent est plutôt remis aux gens qui ont déjà les poches pleines.

C’est aussi le cas dans notre système postsecondaire, où la rémunération des dirigeantes et dirigeants augmente de façon exorbitante. Les présidentes et présidents d’université gagnent maintenant le double ou le triple du salaire des premiers ministres provinciaux. Les quatre salaires les plus élevés du secteur universitaire de l’Ontario étaient alloués aux cadres de l’équipe de « gestion d’actifs » de l’University of Toronto, et s’élevaient à un total de 3,1 milliards $. Avec cet argent, nous pourrions éliminer les frais de scolarité pour les étudiantes et étudiants collégiaux dans les Territoires-du-Nord-Ouest et au Yukon.

Notre système d’éducation postsecondaire est brisé, et nous devons faire des changements. Il y a un temps où un emploi d’été pouvait rembourser le coût des études universitaires ou collégiales.  Le premier ministre Justin Trudeau payait 1 694 $ en frais de scolarité par année en 1995, alors que la première ministre Kathleen Wynne payait 637 $ en 1967. Ce n’est plus le cas à cause d’un manque de leadership de la part de nos politiciennes et politiciens. Il est temps pour une nouvelle génération d’étudiantes et d’étudiants de lutter pour avoir un meilleur système.

En 2010, c’est par nécessité que j’ai été exposée pour la première fois au mouvement étudiant. Je suis sortie de classe après avoir sauté le déjeuner et le dîner lorsque j’ai remarqué un BBQ gratuit organisé par mon association étudiante. Ils parlaient d’une journée d'action étudiante pour réduire les frais de scolarité, et je me suis inscrite sur-le-champ (pour le hot dog gratuit).

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En 2016 il y aura aussi une hausse d’activisme étudiant, mais nos demandes seront différentes. Après des décennies de négligence, notre demande va bien au-delà des réformes fragmentaires. En s’inspirant des mouvements étudiants au Québec, au Chili, en Allemagne et aux États-Unis, nous demandons la gratuité scolaire.

L’éducation postsecondaire n’est pas un luxe. Elle est requise pour obtenir un emploi décent, une société juste, et doit être accessible à toutes et tous. L’éducation postsecondaire doit être fortifiée et défendue, tout comme l’ensemble des services publics, afin de faire grandir notre économie et d’investir dans l’avenir du Canada.

C’est la demande que je fais valoir, accompagnée d’étudiantes et d’étudiants provenant d’un océan à l’autre. Nous ne resterons pas les bras croisés alors que le gouvernement ne fait rien pour prévenir les hausses de frais de scolarité et réparer les rêves brisés des étudiantes et étudiants et de leurs familles qui sont présentement en train de se faire à l’idée qu’ils ne seront pas en mesure de se permettre les études dont ils ont besoin.

Nous allons à la rue le 2 novembre – soyez des nôtres.

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