Absolument zéro : Il est temps de mettre les arguments en faveur des frais de scolarité de côté
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le 25 Oct, 2016

Par Erika Shaker

Les arguments contre l’élimination des frais de scolarité font preuve d’un très mauvais raisonnement. Plus spécifiquement, ils sont souvent basés dans une réalité absolument risible. 

Par exemple, on nous demande de croire que :

  • Les dettes sont mauvaises pour les gouvernements, mais aident à former le caractère des étudiantes et étudiants.
  • « Public » veut dire « gratuit »
  • Le système d’impôt progressif, grâce auquel nous payons pour beaucoup de choses que nous considérons importantes, n’existe pas.
  • L’éducation publique peut être considérée à la fois en tant que droit humain et en tant que décadence ultime, dépendamment de son âge.
  • Lorsque chaque individu paie séparément pour la même chose, peu importe sa situation personnelle, c’est apparemment plus efficace que de payer pour la même chose collectivement.
  • L’accès universel nous transforme toutes et tous en étudiantes et étudiants en danse ou en architecture ou en (insérez n’importe quelle profession qui vous semble moins utile que n’importe quelle autre profession).
  • Les frais de scolarité de zéro sont l’exception, non la norme.
  • Il n’y a pas d’alternative progressive au statu quo, qui est plus ou moins acceptable tel qu’il l’est.

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En fait, le statu quo est loin d’être acceptable et, de maintes façons, nous coûte plus cher que la gratuité scolaire universelle le ferait. Il y a des conséquences à long terme lorsque toute une génération s’endette pour s’éduquer, incluant la dépression, la stigmatisation salariale et l’impact sur les choix de vie majeurs, le tout exacerbé par une crise de sous-emploi. Les bourses et les prêts provinciaux ne sont pas assez; les crédits d’impôt arrivent des mois après la date limite pour les frais de scolarité (et offrent de plus grands avantages à ceux et celles qui ont des revenus plus élevés), et les REEE sont inefficaces, coûteux et mal ciblés, bénéficiant disproportionnellement ceux et celles qui sont déjà en mesure de mettre de l’argent de côté. La gratuité scolaire nous offre une alternative alléchante, mais nous devons commencer par contester les arguments standard contre la gratuité scolaire.

1. Quel est le retour sur notre investissement? 

Il est évident que de financer le coût de l’éducation par l’entremise d’un système d’impôt progressif est plus efficace et flexible que de le financer par l’entremise d’un programme de prêts privés. Les diplômé-e-s, et plus particulièrement ceux et celles qui sont allé-e-s à l’université, trouvent habituellement de meilleurs emplois qui sont plus stables et qui donnent de meilleurs salaires, et donc ils et elles finissent par payer plus d’impôts, ce qui veut dire qu’ils et elles finissent par « rembourser » le coût de leur éducation—plus d’une fois dans certains cas.

Mon problème avec l’argument du « retour sur l’investissement » est qu’il suscite cette question de la part des opposantes et opposants : Qu’est-ce qui arrive si on ne peut pas prouver que dans chaque cas, le public récupère tout son argent au dollar près? Bien entendu, notre engagement envers l’éducation publique universelle ne devrait pas dépendre principalement d’une garantie qu’il n’y aille aucune incidence sur les revenus ou, encore mieux, qu’on génère un profit. L’argument du retour sur l’investissement se base aussi sur le fait qu’on choisisse de rémunérer certaines professions et certains types de travail plus que d’autres. Lorsqu’on adopte cette approche limitée, on pourrait dire qu’éduquer les architectes, les ingénieur-e-s et les avocat-e-s, par exemple, constituerait un meilleur investissement sociétal que de financer, par exemple, les artistes, les gardiennes et gardiens d’enfants et les bibliothécaires.

Étant donné que que la gratuité scolaire nécessitera un financement public, et que l’argument du « retour sur l’investissement » en convainc plus d’un, je ne suggère pas qu’on doit l’éliminer complètement, mais peut-être qu’il ne devrait pas servir de première ligne de défense pour la gratuité scolaire. 

2. D’où viendra l’argent?

Les économies sont flexibles; en effet, on peut se permettre de financer toutes sortes de choses si on les priorise et qu’on fait des décisions judicieuses en conséquence. L’Alternative budgétaire pour le gouvernement fédéral 2016 du CCPA estime que l’élimination des frais de scolarité pour le 1er cycle—pour commencer—coûterait environ 3,3 milliards $ par année. On pourrait trouver cet argent facilement en éliminant les systèmes mal ciblés et inefficaces des REEE et autres incitations reliées (1 milliards $), et en annulant la politique de fractionnement du revenu familial (2 milliards $). En ramenant les taux d’impôt des sociétés aux niveaux de 2006, on va chercher un autre 3 milliards $ par année. En éliminant les subventions fédérales pour les combustibles fossiles, on trouve un autre 1,3 milliards $. Je pourrais continuer.

3. L’éducation gratuite est un luxe

Les néolibéraux sont tout-à-fait prêts à accepter que l’éducation est primordiale (et en fait, est un droit) pour les enfants âgés de 5 à 17 ans. Ils et elles ne sont pas prêts à la financer adéquatement, par contre, et insistent que l’éducation devrait refléter les besoins du marché du travail. Mais (en théorie, au moins) les néolibéraux seront d’accord avec le fait que l’éducation publique de la maternelle à l’école secondaire est un élément fondamental au sein d’une économie compétitive et d’une démocratie saine. En dehors de cette tranche d’âge, par contre, c’est l’équivalent de se doter d’un chauffeur privé.

4. Donc vous êtes d’accord avec le fait de payer pour que les gens fassent des diplômes en dance contemporaine? 

Malgré le fait que je pense que nous aurions une bien meilleure société si on avait plus d’artistes, cet argument (ou toute ses variations) représente un mythe anti-public qui assume que si l’on paie pour quelque chose avec des fonds publics, et qu’on le rend universel, les gens ne vont pas l’apprécier parce que c’est « gratuit » et que ça n’a apparemment pas de valeur, ou ils vont immédiatement et constamment profiter de l’opportunité en étant complètement frivoles. C’est comme dire que le système de santé public va mener les gens à tousser sur leurs ami-e-s pour s’amuser ou que soudainement tout le monde va vouloir des appendicectomies. Dans le monde réel, ce n’est pas comme ça que ça fonctionne.

5. Êtes-vous une sorte d’extrémiste? 

Une grande partie de l’Europe n’a aucun frais de scolarité ou ils sont très bas. L’Allemagne a essayé d’instituer des frais de scolarité minimes pour ensuite s’en débarrasser. Les pays scandinaves ont un système d’éducation postsecondaire très public et bien publicisé. L’Amérique du Sud compte aussi plusieurs pays sans frais de scolarité, incluant le Brésil, bien que les places à l’université sont limitées. Le Chili n’a aucun frais de scolarité pour les étudiantes et étudiants à revenu faible, mais le gouvernement actuel dit qu’il planifie avoir la gratuité scolaire universelle d’ici 2018. Et grâce à Bernie Sanders, c’est devenu un enjeu lors de la campagne électorale aux États-Unis.

En fait, on pourrait dire que la décision du Canada, à quelques exceptions près, de se diriger dans l’autre direction et de s’enliser davantage dans un système de transfert de la dette aux étudiantes et étudiants et aux familles est en fait la position la plus radicale – surtout lorsqu’on prend en compte l’admission de la part du FMI que les « bénéfices » du néolibéralisme ont peut-être été (insérez raclement de gorge) « exagérés ». La gratuité scolaire marque peut-être un revirement brusque comparé au néolibéralisme manqué, mais ça n’en fait pas pour autant une solution radicale. Il y en a plusieurs qui diraient que ça fait tout simplement du bon sens.

6. La gratuité scolaire n’est pas nécessaire (parce que apparemment, l’éducation est déjà pratiquement gratuite)

C’est fantastique que la « gratuité scolaire » fasse maintenant partie du vocabulaire conventionnel, en grande partie depuis que l’Ontario et le Nouveau-Brunswick ont annoncé qu’ils élimineraient (plus ou moins) les frais de scolarité pour les étudiantes et étudiants à faible revenu. Mais je crois qu’on doit se soucier du fait qu’on a peu discuté dans ces deux provinces de garder les frais de scolarité à un faible niveau ou de les éliminer pour toutes les étudiantes et tous les étudiants. En fait, les limites pour les prêts ont été augmentées en Ontario. Et à l’automne de 2017, lorsque le plan de l’Ontario entrera en vigueur, le plafond sur les hausses des frais de scolarité d’environ 3 pour cent arrivera à sa fin. C’est une drôle de coïncidence. (Exemple numéro un : au Nouveau-Brunswick cet automne, la moyenne des frais de scolarité de 1er cycle a augmenté d’un énorme 4,7 pour cent par rapport à l’année précédente).

Il n’est pas surprenant que ce plan ait été adopté par ceux et celles qui argumentent depuis des années que les frais de scolarité peu élevés bénéficient aux riches parce qu’ils peuvent se permettre de payer plus, et que les jeunes à faible revenu vont moins souvent à l’université. Mais cet argument est basé sur deux suppositions : que le système d’impôt progressif n’existe pas, et que les défendeurs de la gratuité scolaire croient que le statu quo inéquitable fonctionne comme il le doit.

Pour la première supposition, c’est sûr que chaque individu devrait payer pour l’éducation supérieure selon ses moyens. Et la façon la plus optimale, la plus juste, la plus transparente et la plus efficace de payer pour l’éducation—et pour tous les programmes sociaux—est à travers le système d’impôt. Et non à travers un système d’échelle variable et de frais défrayés par l’utilisateur que l’on a copié (à tort) sur le modèle public, et qui ne sert qu’à rendre l’éducation postsecondaire encore moins accessible.

Pour ce qui est de la deuxième supposition, notre société est largement, systématiquement inéquitable. Il n’y a aucun doute, l’accès à l’éducation universitaire est directement lié au niveau de privilège de chacun et chacune. Et cette tendance ne commence pas seulement au moment où on termine l’école secondaire—elle se manifeste dans l’accès inéquitable aux services de garde pour les enfants, la répartition en groupes d’aptitudes des élèves, les rapports disciplinaires qui ciblent de manière disproportionnée les élèves de couleur, et les tests normalisés qui sont utilisés en tant que prétexte pour fermer les écoles défavorisées dans les centre-ville. 

Garder les frais de scolarité à un bas niveau et se diriger envers la gratuité scolaire est une grande étape qui est nécessaire. Mais à moins que l’on aborde les inégalités socioéconomiques et leurs causes fondamentales, de manière exhaustive au lieu de se fier à des solutions fragmentaires, nos institutions continueront non seulement de refléter ces inégalités, mais aussi de les renforcer. Il n’y a aucun doute que l’éducation supérieure est toujours réservée à ceux et celles qui sont bien nantis et que Drew Hayden Taylor surnomme les « gens de pâleur ».

Le fait que la « gratuité scolaire » est une chose que les gouvernements disent qu’ils atteignent—même si ce n’est pas le cas—signale au mouvement pour la gratuité scolaire qu’il a du pouvoir. C’est un signe prometteur, mais nous devons veiller à ce que le terme et le mouvement ne soient pas utilisés dans le cadre d’une stratégie globale qui vise à diviser pour régner et qui serait fondamentalement anti-universelle. 

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